Sois belle et pardonne-toi

cacou

DITES-MOI UN PEU, ce serait pas mal non plus de se raconter des histoires de quand on était gamines, non ? Je pense à ça parce que j’ai réalisé, en écoutant celle-là, que c’est en faisant des flash-back et des arrêts sur image, qu’on comprend un peu mieux l’adulte qu’on est devenu.

ELLE était une ado qui poussait seule, dans le dos de ses parents dont la principale occupation était de se détester quotidiennement et de constituer leur dossier respectif en vue d’un divorce aussi inévitable que souhaitable. Une après-midi, à la patinoire, ses copines l’avaient prévenue que « Le Beau Paul » avait craqué pour elle et que lorsqu’il arriverait, il viendrait cash l’embrasser. Même pas peur ! Quand le « Beau Paul » avait mis un pied dans la patinoire, c’est ELLE qui lui avait sauté dessus et qui l’avait embrassé ! La vérité c’est que le garçon n’avait jamais eu un tel projet et qu’il était un peu tombé de l’armoire au moment où ELLE, lui était tombée dessus… C’est comme ça que leur histoire a débuté : sur un malentendu.

« Le Beau Paul » avait un père qui ne l’avait jamais reconnu et une mère qui avait plusieurs fois cherché à le confier à la DDASS. ELLE avait son lot de casseroles aussi. L’étincelle fut immédiate ; leur rencontre, une évidence et leur amour hors normes, dès les premiers instants.

Le jour de ses dix-huit ans, « Le Beau Paul » fut mis à la porte de chez lui. ELLE lui ouvrit spontanément la sienne, en accord avec sa mère, mais ça n’avait pas été aussi simple que ça, parce que ses parents étaient, à cette époque encore, en pleine « Guerre des Rose ». Son père ne vivait plus avec elles mais il travaillait dans la menuiserie attenante à la maison et en accueillant chez elle, le petit copain majeur de sa fille, sa mère craignait que son ex-mari ne s’en serve contre elle.  Il fallut donc s’organiser et mentir aux voisins, à la famille, aux copines… : personne ne devait savoir que « Le Beau Paul » vivait là.

Et pendant que ses copines avaient des petits secrets de leur âge, ELLE portait déjà un mensonge plus gros qu’elle.

Quand la Marine appela « Le Beau Paul » un matin pour lui dire « C’est ok, on vous engage ! », les amoureux n’avaient absolument pas prévu d’être séparés aussi brutalement. Même si du haut de ses seize ans, ELLE était consciente que la situation ne pouvait pas s’éterniser, le déchirement fut affreusement douloureux. « Le Beau Paul » partit donc à Lorient pour y apprendre un métier mais comme il rentrait tous les week-ends, le peu d’argent qu’il gagnait, payait à peine ses billets de train… En plus, comme il arrivait tard le vendredi et qu’il n’était toujours pas question qu’on sache qu’il dormait chez elle, il finissait sa nuit sur un banc pour ne rentrer qu’au petit matin, congelé et sans faire de bruit.

Et pendant ce temps-là, le samedi soir, ses copines allaient en boite avec leurs petits copains.

Un jour, « Le Beau Paul » téléphona en pleurs, de l’hôpital militaire où il avait été transporté, inconscient : il avait perdu trois doigts dans un destructeur de documents dont le système de sécurité n’avait pas fonctionné. Après avoir pleuré avec lui et pleuré seule aussi, parce que justement elle était loin, elle dut l’aider à prendre une décision complètement dingue :

Greffe ou pas greffe d’une phalange d’orteil à la place du bout d’index qu’il avait perdu ?

Si, si ! Vous avez bien lu ! Il s’agissait, selon les chirurgiens de l’hôpital militaire, de lui « sauver la pince » (fonctionnement normal du pouce et de l’index) et accessoirement, de diminuer le taux d’invalidité…

Vas-y ! Démerde toi avec ça, du haut de tes seize ans pas encore révolus ! Pendant que tes copines font des tours de mob avec leur mec, toi, aide le tien à choisir entre trois doigts amputés ou deux doigts amputés et un orteil !

Mais elle a fait le job, la gamine ! Elle est allée voir la nouvelle nana de son père qui était infirmière, lui a raconté l’histoire d’un copain d’une copine à qui il était arrivé un truc horrible et elle a « tranché » : pas de greffe. Parce que, non seulement, le risque de rejet était énorme mais en plus, il ne fallait pas s’asseoir sur la pension d’invalidité.

Après trois mois d’hôpital, « Le Beau Paul » rentra enfin : barbu, les cheveux longs et avec d’impressionnants bandages au bout de ses doigts toujours pas cicatrisés. ELLE dut apprendre à regarder ses plaies, à surmonter le dégoût, à changer ses pansements et même à couper ces espèces de griffes horribles qui poussaient de manière anarchique sur ses moignons.

Et pendant ce temps-là, bien sûr, ses copines continuaient d’avoir seize ans…

Au fil de semaines, les doigts avaient fini par cicatriser et leur relation avait repris son rythme. Un rythme qui n’avait jamais été léger, sauf peut-être au tout début…

Au bout de deux ans et demi, un samedi elle se réveilla épuisée, consciente que le mur se rapprochait inexorablement et qu’elle devait sauver sa peau. Sa mère lui avait laissé de l’argent pour acheter du pain mais elle n’avait pas trouvé le courage d’y aller. Quand « Le Beau Paul » arriva, frigorifié comme tous les samedis matins, elle pleurait dans le salon. Il lui demanda de parler. Elle l’envoya acheter le pain.

Quand il revint quelques minutes plus tard, une baguette à la main, elle lui annonça qu’elle le quittait.

ELLE passa les six mois suivants à faire la bringue avec ses copines, à danser et à boire cul-sec tous les coups qu’elle n’avait pas bus ces deux dernières années. Puis, ELLE rencontra l’homme de sa vie et le père de ses enfants. La suite fut normale ou presque : Il a juste fallu qu’elle traîne sa culpabilité comme un boulet et qu’elle gère ces fantômes qui lui rappelaient quotidiennement qu’elle avait abandonné son premier amour alors qu’il n’avait personne d’autre sur qui compter.

Un jour, après vingt et un ans de silence absolu et autant passés à se détester pour ce qu’elle avait fait, elle reçut un message via « Copains d’avant ». C’était un petit message court et amical : Il voulait juste avoir de ses nouvelles.

ELLE sauta sur l’occasion et rédigea trois pages ; trois interminables pages mais qui en fait ne voulaient dire qu’une chose :

« PARDON »

Ce à quoi il avait gentiment répondu :

« Ne t’excuse pas d’avoir voulu vivre »,

Ils restèrent quelques temps en contact, puis il disparut à nouveau. Il n’a plus donné signe depuis.

Elle pense encore à lui de temps en temps bien sûr, mais c’est beaucoup moins douloureux maintenant, beaucoup moins lourd à porter.

Ce qui l’a sauvée, en fait, ce n’est pas juste cet instinct de survie un samedi matin, quand elle a sauté du train en marche, mais c’est le pardon. C’est qu’il lui ait donné la possibilité de le demander, même vingt ans après, et surtout qu’il lui écrive qu’il ne lui en voulait pas.

C’est juste énorme le pouvoir du pardon : ça rend belle.

DIS-MOI UN PEU, toi, que je n’ai rencontrée qu’une seule fois et qui m’as tout de suite prévenue que tu ne t’étais jamais supportée en photo, comme tu es trop belle sur celle que tu as enfin postée sur Facebook…

 

 

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8 commentaires

  1. très belle histoire j’adore merci de nous avoir embarquée… ça fait réfléchir, mais je pense qu’on a tous au fond de nous ces actions ou mots ou « non-actions » qu’on a faites, qu’on a dit et qu’on n’a jamais assumé… c’est dur de faire des choix. c’est dur de ne pas blesser les autres, c’est dur d’être égoïste parfois, mais c’est salutaire aussi…

    1. Je suis bien d’accord avec toi et on porte longtemps le poids de nos décisions. Ce qui serait bien c’est que nous apprenions à être aussi bienveillantes et tolérantes envers nous mêmes qu’envers nos copines…

  2. Waouhhhhhh quelle aventure…. chapeau en tout cas un grand respect aussi d’avoir t’en donné à cette âge… une jeunesse pas si simple pour elle est lui.

  3. Je connais une gamine de 27 ans qui a 18 ans a connu un drame similaire, en pire. Son chéri a été renversé à moto par un chauffard bourré. Il a été amputé d’un bras à la hauteur de l’épaule. ça bien sûr été compliqué, avec des hauts et des bas.Mais il y a un happy end dans leur histoire. Ils s’aimaient si fort qu’ils sont restés ensemble, se sont mariés et sont les heureux parents de deux très belles petites jumelles de bientôt un an. Et je les aime tous les 4! Et si ces histoires c’était juste des histoires de degré d’amour?

  4. Quelle histoire !!!
    On a tous nos casseroles et tu as raison, elles nous permettent d’être ce que nous sommes.
    Cette jeune femme a eu beaucoup de courage et de maturité malgré son jeune âge et son premier amour a un grand cœur. Deux belles âmes !!! J’espère qu’ils sont tous très heureux, ils le méritent

    1. Merci Nath d’avoir si bien raconté cette histoire. Anne, au delà du degré d’amour il y a le contexte: l’âge 16 ans et non 18 ans (sacrée différence pour cette tranche d’âge), seuls, aucun soutien pour affronter ces situations et le mensonge omniprésent… On ne peut pas comparer ces histoires les « à côtés » étant tellement importants et peuvent tellement changer le cours de l’histoire. Ceci dit dans un cas comme dans l’autre, tous ont mérité d’être heureux à présent.

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