Ces histoires vraies qu’on voudrait fausses

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4Elle m’a donné rendez-vous pour l’apéro. Elle lit les « histoires vraies de copines » depuis quelques temps et l’envie lui est venue de m’en raconter une. Dès que je m’assois, elle me prévient :

« Je ne vais pas te parler de mecs, parce que je n’ai rien d’intéressant à dire sur ce sujet. Je vais te parler de ma fille, si ça ne t’embête pas« .

Aucun problème ! On n’est pas là pour passer une épreuve du bac ; il n’y a pas de sujet imposé, seulement des sujets qui nous ont touchées, cassées ou construites. Puis elle enchaîne :

« Je ne voulais pas d’enfant. Si j’ai changé d’avis, c’est parce que lui en voulait un et que j’avais peur qu’il me quitte« .

Elle ne semble pas très à l’aise avec ça. Sans doute parce que notre société continue de trouver normal qu’un homme n’ait pas envie de devenir père et anormal qu’une femme n’ait pas la « fibre maternelle ».

« Myrtille » a été conçue un premier avril. Non, « Myrtille » n’est pas son prénom mais quand je lui ai demandé de me donner un pseudo, c’est le mot qui lui est venu sans réfléchir. On a souri et on l’a gardé. La grossesse a été compliquée : rétention, hypertension, albumine et même hépatite A. Au huitième mois, ses résultats d’examens sont si mauvais que son gynéco décide de l’hospitaliser
. Le soir même, elle prévient les infirmières qu’elle voit des petites lumières partout, le risque de prééclampsie est maximal. L’accouchement doit être déclenché en urgence car sa vie et celle de sa fille sont en jeu.

Quand Myrtille vient au monde, elle ne pèse même pas deux kilos et ses petites jambes sont noires à cause du manque d’oxygène. Dans la souffrance de sa fille, ELLE voit la confirmation qu’elle n’est pas faite pour être maman. Que pouvait-elle déduire d’autre de tout ce qu’elle venait de traverser ? Elle a mis son bébé en danger pendant huit mois et le jour de sa naissance, elle a presque failli la tuer. Alors pour ELLE le message est clair : elle n’est pas capable de s’occuper d’un enfant. Myrtille reste un mois en néonat. ELLE va la voir tous les jours mais, précise-t-elle « juste pour faire le minimum ». La sévérité avec laquelle elle se juge est déconcertante.

Lorsque Myrtille est enfin autorisée à rentrer chez elle, son père est sur tous les fronts : couches, bains, biberons, courses… Il gère tout. ELLE ne prend le relais qu’en fin de journée, quand il part ouvrir son restaurant. Pendant trois ans, Myrtille ne fait pas ses nuits et les heures interminables où ELLE se retrouve seule avec son enfant, incapable de la calmer, ne font qu’accentuer son sentiment d’impuissance et sa conviction qu’elle n’est pas faite pour le rôle. Le jour, elle s’organise pour passer le moins de temps possible avec sa fille, la confiant à son père, à ses grands-parents ou à une amie ; certaine que la petite est bien plus en sécurité avec eux qu’avec elle.

Les années passent. Au bout de six, le couple se sépare. Le père craque, il n’a plus ni la force, ni l’envie de continuer ainsi : « Il est temps que tu acceptes d’être maman » conclut-il.

ELLE et Myrtille s’installent quelques centaines de mètres plus loin pour faciliter la garde alternée. Une semaine sur deux, me dit-elle, elle fait « son travail de mère » en se gardant bien d’être affectueuse ou aimante ; la semaine suivante, elle mène une vie de célibataire, sort beaucoup, dort peu et enchaîne des aventures sans intérêts, avec le sentiment de s’infliger une punition bien méritée.

Sa « vie de débauche » comme elle l’appelle, aurait pu durer longtemps mais lorsqu’elle reçoit un second avertissement à son travail, elle prend conscience que le bord du précipice n’est plus très loin et accepte un ultime conseil de sa chef :

« Je vais te donner les coordonnées de mon psy. Appelle-le. »

Quelques jours plus tard, dans la salle d’attente, elle se demande de quoi elle va pouvoir parler avec un type qu’elle n’a jamais vu. La séance débute. Elle s’assoit et à sa grande surprise, les mots se mettent à sortir de sa bouche de manière très naturelle.

Le premier sujet qu’elle évoque spontanément, est l’attitude qu’elle a eu avec le père de sa fille. Elle explique qu’elle s’en veut affreusement d’avoir été méprisante, ingrate et même tyrannique avec lui. Puis, elle en vient à parler de son comportement avec ses amis, de la distance qu’elle met dans ses rapports avec eux et de sa froideur légendaire. Pendant de longues minutes, elle s’accable et se fait quantité de reproches.

Puis, quelque chose en elle se fissure et des images lointaines remontent à la surface avec une force telle, qu’elle ne peut les en empêcher. La première image qui revient, est celle du visage d’un animateur de centre aéré à qui elle s’était plainte d’avoir mal au ventre. Elle avait neuf ans. Ce sale type l’avait alors emmenée dans une salle vide et avait exigé qu’elle se déshabille entièrement. L’autre image est celle d’un homme d’une quarantaine d’années, dans l’ascenseur de la tour où elle vivait. Elle avait douze ans, elle habitait au sixième étage, il avait appuyé sur « 15 ». Il avait une tête bizarre mais elle n’avait pas eu le réflexe de s’échapper. Elle ne donne pas davantage de détails. Je n’en ai pas besoin. Je ne demande rien.

En réalité si, je lui pose une question : « Tu n’as jamais rien dit à ta mère ? ».

Elle me répond que non, que sa mère était déjà bien occupée, seule avec deux enfants et qu’elle n’avait pas voulu la fatiguer davantage avec « ça »…

Moi, je suis là, étrangement là, avec ma Despé, mon cahier et mon stylo plume. Je ne m’attendais pas à entendre une histoire comme celle-là. Je me sens un peu nauséeuse, désolée et « pas à la hauteur » pour reprendre une expression à ELLE. N’étant pas psy, je me garde bien de lui dire ce que m’inspire ce récit et l’analyse spontanée que je serais tentée d’en faire.

Depuis, sa relation avec sa fille a bien changé. Elles sont très proches désormais, presque fusionnelles. Quand Myrtille a eut douze ans, ELLE lui a parlé de ce qu’elle avait vécu, l’a mise en garde contre les « mauvaises rencontres » et lui a fait promettre de se confier si quelque chose d’anormal arrivait.  Mais bien sûr, le plus important dans tout ça, c’est qu’elle a enfin pu dire à sa fille qu’elle l’aimait.

Pour terminer, j’aimerais juste lui dire ceci :

Quand je t’ai demandé quel morceau tu voulais mettre à la fin de ton histoire, tu m’as répondu :

« Yeah de Usher, parce que c’est ce que j’écoutais quand ma fille a marché pour la première fois« .

Il n’y avait pas de musique quand mes filles ont fait leurs premiers pas mais je peux t’assurer que je me souviens avec une infinie précision de ce moment et de l’émotion ressentie. Alors, ce que je voudrais te dire, c’est qu’après t’avoir écoutée, je suis convaincue que tu aimes ta fille depuis le premier jour mais que tu as juste mis beaucoup de temps à l’accepter.

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6 commentaires

  1. Waouhhhhhh je pense qu’elle peut être fière d’elle. Un début de vie pas facile… et comme tu dis Nath au fond elle, elle a toujours aimé sa fille.

  2. Moi aussi c’est un waouhhh… L’amour maternel n’est pas une évidence comme on nous le laisse à penser, mais je crois bien qu il est là, même si on ne le ressent pas tout de suite, il existe bel et bien… ELLE l’aime depuis le début sa nénette mais a mis juste un peu de temps à se l’autoriser pleinement… C’est fou ce que le passé peut conditionner la démonstration de nos sentiments. Plein de belles choses à ELLES et encore une fois merci Nathalie de nous faire aussi bien ressentir des choses à travers tes écrits…

  3. MERCI Mimifalda de nous raconter ce genre d’histoires. Non, l’amour maternel n’est pas forcément une évidence. L’amour tout court, n’est pas une évidence. Pour être capable d’aimer, il faut avoir été aimé(e), beaucoup, et il faut s’aimer aussi, je crois.
    Bravo à ELLE de t’avoir partagé cette histoire.

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